Antiquité

12Juil 2014

Depuis quelques années maintenant que le tatouage se démocratise, j’observe avec passion et parfois avec effroi que les phrases en latin ont la cote. Sur ce point, en tant que professeur de Latin je suis très heureux que cette langue morte perdure sur des corps biens vivants. Si vous avez l’envie de vous faire tatouer une maxime latine pour la vie, prenez quelques secondes pour lire cet article.

 Plutôt que de vous faire tatouer n’importe quoi, renseignez-vous sur la signification et l’orthographe exacte des phrases que vous inscrirez à jamais dans votre peau, que cela soit à la suite de cet article ou autrement ; le laser, ça fait mal et ça coûte cher.

Je vais vous lister quelques grandes phrases en latin par ordre alphabétique, belles et philosophiques pour avoir l’air malin et pendant qu’on y est je vais vous les raconter, en quelques lignes, pour avoir vraiment l’air intelligent.

1. Carpe diem : Cueille le jour

Si on veut en ajouter des tonnes on dira même que cette phrase signifie Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain. C’est un extrait des Odes (I,11,8 en 23 ou 22 av notre ère). Le plus amusant c’est ce qu’il ajoute ensuite, quam minimum credula postero, il dit à sa femme, comme un conseil, et sois la moins crédule (possible) pour le jour suivant.

2. Odi et amo : J’aime et je hais
On imagine parfaitement ce tatouage porté sur les phalanges des deux mains « à l’américaine » Love/ Hate, une dualité antique s’il en est ; la phrase entière est Odi et amo. Quare id faciam, fortasse requiris (?), soit en français, J’aime et je hais. Ne me demande pas pourquoi, c’est le poète latin Catulle dans son œuvre que l’on nomme aujourd’hui Catullus 85 qui évoque cette similitude des sentiments antagonistes amour et haine à destination de sa maîtresse nommée Lesbia.

3. Dum spiro, spero : Tant que je respire, j’espère
C’est la très moderne expression « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir », Dum spiro, spero pourrait être une maxime de Cicéron issu de ses lettres à Atticus (ad Atticum, tome IV, lettre 10) : Vt aegroto, dum anima est, spes esse dicitur, sic ego, quoad Pompeius fuit, sperare non destiti. Comme on dit d’un malade, tant qu’il lui reste un souffle, qu’il y a de l’espoir, ainsi je n’ai cessé d’espérer, tant que Pompée fut en Italie.

Elle existe aussi chez Sénèque (Lettres à Lucilius, lettre 70, 6) : Itaque effeminatissimam uocem ilius Rhodii existimo, qui cum in caueam coniectus esset a tyranno et tamquam ferum aliquod animal aleretur, suadenti cuidam, ut abstinere cibo : Omnia, inquit, homini, dum uiuit, speranda sunt. Il y a, selon moi, une inconcevable lâcheté dans le mot de ce Rhodien qui, mis en cage sur l’ordre d’un tyran et nourrie là comme une bête, dit à quelqu’un qui lui conseillait le suicide par la faim : L’homme peut tout espérer, tant que la vie lui reste.

4. Fortis in arduis : Fort dans les moments difficiles
Citation latine d’auteur inconnu, très usitée, devise de la municipalité de Borough. Devise martiale, mais pas uniquement, aujourd’hui on peut l’utiliser pour dire que l’on survit à la crise !

5. Audaces fortuna juvat : La fortune favorise les audacieux
Il faut prendre des risques pour parvenir à ce que l’on souhaite. Cette locution nous vient du proverbe latin fortes fortuna juvat comme l’a reformulé Virgile dans l’Énéide (X, 284). Aujourd’hui on utiliserait plutôt cette formule sous les mots français La fortune sourit aux audacieux.

6. Nosce te ipsum : Connais-toi toi-même
C’est la base de la pensée du philosophe Socrate, grec à l’origine, « Gnothi seauton » (Γνῶθι σεαυτόν). Cette phrase est extraite d’un discours de Platon, le Charmide, associé à Socrate ce n’est pourtant pas de lui, c’est l’un des trois préceptes gravés à l’entrée du temps de Delphes, haut lieu de la pensée religieuse grecque dans l’antiquité. D’expérience, Delphes est un lieu superbe à visiter si jamais vous souhaitez associer tatouage et culture !

7. Memento mori : Souviens-toi que tu mourras
C’est une variante de ce qui était susurré par un esclave à l’oreille d’un général ou d’un empereur à Rome, lors d’un triomphe, Respice post te! Hominem te esse memento ! Regarde autour de toi, et souviens-toi que tu n’es qu’un homme ! En fait, dès l’antiquité, on pensait à un moyen d’éviter d’attraper la grosse tête !

8. Memento quia pulvis es : Souviens-toi que tu es poussière
Plus biblique que ça tu meurs, tu n’es rien au départ, alors ne crains rien pour ta mort. Mais on peut aussi l’imaginer comme une variante du Carpe diem, si tu n‘es que poussière, profite avant de redevenir poussière…

9. Omnia vincit amor : L’amour triomphe de tout
C’est dans le désordre le titre d’un très beau tableau du Caravage. Mais ici on fait plutôt référence à Virgile. En fait le tableau illustre aussi un des poèmes des Bucoliques de Virgile (églogue X, Gallus, v. 69): Omnia vincit amor et nos cedamus amori, l’Amour vainc tout et nous aussi, cédons à l’amour. Bucolique et fleur bleue.

10. Sapientia est potentia : La sagesse est pouvoir
Pour ceux ou celles qui souhaiteraient placarder sur leur peau cette maxime transparente en terme de sens, allez-y c’est assez original. Pas d’auteur particulier, une sentence générale, un proverbe dont le sens me semble véritable aujourd’hui encore.

11. Esto quod es : Sois ce que tu es
Pas d’auteur particulier pour cette sentence, une ligne de vie, utilisée et usée jusqu’à la corde. Entre autres utilisateurs on retrouve, les francs-maçons et le conseil régional de la Guadeloupe…

12. Semper Fidelis : Toujours fidèle

Si vous regardez un minimum de séries américaines, vous savez déjà ce que signifie cette expression, son sens profond, celui des Marines américains, mais c’est aussi la devise de Saint-Malo. On retrouve plus habituellement la réduction Semper Fi.

D’une manière générale les tatouages « avec un peu de latin dedans » sont des dates, de naissance, de mariage, de décès… Je vous renvoie donc vers cette page où vous pourrez composer vous-même vos tatouages en chiffres romains.

Vous pouvez bien sûr me contacter pour tout projet de traduction (payant).

14Mar 2014

Comme mon métier principal c’est professeur de lettres classiques, c’est-à-dire professeur de Français, de Latin et de Grec ancien, j’ai rarement l’occasion de parler crument dans mon quotidien professionnel. Pourtant cela pourrait être envisageable avec ce petit condensé d’insultes dans la langue d’Auguste (et pas de César qui était du genre à frimer, en parlant en Grec !).

Commençons par des insultes basiques, usuelles à Rome:

  • Brutus es = Tu es stupide !
  • Stultus es = Tu es idiot !
  • Vappa = Moins que rien !
  • Scelestus = Bandit !
  • Canis = Chien !
  • Sane coleus es = T’es un vrai couillon !
  • Abi pedicatum = Va te faire foutre !

Poursuivons par quelques tags retrouvés à Pompéi :

  • In cruce figaris = Va te faire crucifier !
  • Emboliari = Bouffon !
  • Fur = Voleur !
  • Furuncule =  Furoncle !
  • Tu mortus es = Tu es une charogne !
  • Tu nugas es =  Tu n’es rien !

On en trouve aussi chez Pétrone, Catulle ou Plaute : 

  • Mufrius = Charlatan !
  • Crucis offla = Gibier de potence !
  • Terrae tuber = (Tête de) Truffe !
  • Caepa cirrata = Oignon frisé !
  • Lumbrice = Ver de terre !
  • Furcifer = Pendard ! (qui mérite d’être pendu au bout d’une fourche)
  • Perjure = Parjure ! (anachronique ou pas = Judas !)
  • Caenum = Ordure ! (Très moderne)
  • Spurca saliva = Salive écœurante ! (mon préféré ! )

Il ne vous reste plus qu’à trouver la bonne société pour pouvoir les utiliser ! Retrouvez aussi toujours nos conseils en français !

Et pour que vous puissiez vous repérer parmi les époques de l’Antiquité romaine voici une petite chronologie de ma composition :

chronologie empereurs romains antiquité image

11Jan 2014

« Toi aussi, mon fils ! », c’est la première phrase qu’on me lance au visage avec fierté lorsque j’annonce mon métier principal de prof de français, latin et grec ancien. Tu quoque mi fili, comme une gloire, un aboutissement de 3 années de latin tout au plus.

Triste souvenir d’un 15 mars 44 avant notre ère où Jules César eut la douloureuse surprise de voir Brutus (son fils illégitime) parmi ses assassins : quoi de plus connu donc ? Tellement connu, en fait, que nombre d’entre nous sont encore persuadés que la phrase fut prononcée en latin par exemple.

D’abord, comme nous l’indiquent les deux auteurs qui nous les rapportent, Suétone et Dion Cassius (moins illustre que le précédent pour le commun des mortels), les ultima uerba (les derniers mots) du dictateur ont été prononcées en grec (καὶ σὺ τέκνον) et pas en latin. Première erreur.

Faut il alors croire que Jules, sur le point de rendre son dernier souffle, se souvient des ses prestigieuses études et balance consciencieusement ses derniers mots en grec ?

Du tout, Jules César se rappelle simplement la langue de son enfance, comme pour tous les romains « de la haute », langue qui était le grec, comme on apprend aujourd’hui l’anglais très tôt à ses enfants sous prétexte de les préparer à leur vie future de dirigeant d’une entreprise internationale.

Les derniers mots de César ne furent en aucun cas sentimentaux – il est d’ailleurs impossible d’imaginer un seul instant un aveu de faiblesse dans la bouche du « boucher d’Alésia »… Ils contenaient un message très précis, ici, une malédiction pour tous, même son bâtard.

11Jan 2014

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Aue Caesar, morituri te salutant : « Salut, César (ou « Seigneur »), ceux qui vont mourir te saluent. »

Personne n’ignore que les gladiateurs, à leur entrée dans l’arène, se dirigeaient d’un pas décidé vers la loge impériale pour s’acquitter de cet indispensable usage. Le film Gladiator revient d’ailleurs sur cette formalité, Ridley Scott le rappelle même deux fois.

Et pourtant !

Dès le départ deux détails posent problème, mais personne n’a jamais souhaité leurs porter attention.

D’abord, le aue , en latin, n’est pas un « salut » ou un « bonjour » banal (comme le commun salue ) ; c’est le salut militaire réglementaire, pour ne pas dire obligatoire. Pourtant les gladiateurs ne sont évidemment pas des soldats. Un gladiateur, même retraité, même gracié, même « libéré », ne pourra jamais s’engager dans l’armée : la profession qu’il a exercée le marque à jamais d’ infamia (ce qui revient « grosso-modo » à la perte des droits civils et politiques, au même tire que les prostituées).

Ensuite et avant tout, le morituri est absurde (au sens philosophique du terme) : comment ceux qui vont mourir en seraient-ils sûrs à priori ? Ou bien tous sauraient-ils qu’ils vont mourir de toute façon ? Évidemment non, en combat singulier, il y a par définition un survivant sur deux. Un gladiateur bien entraîné est un investissement qu’on ne sacrifiera pas à la légère – loge privée, autorisations de sorties dans les lupanars de Rome, voiture avec porteurs, le statut de sportif n’a jamais vraiment évolué. Le perdant obtient toujours sa grâce (uenia ).

La formule existe néanmoins.

Ce n’est pas une formule ex nihilo (sortie de nulle part), elle a bien été prononcée, mais une seule fois, devant l’empereur Claude. En effet, Claude offrait à son peuple des Jeux pour immortaliser les grands travaux d’agrandissement du port d’Ostie. Durant ces Jeux démesurés, le clou du spectacle fut la naumachie (combat naval reconstitué quasiment à l’échelle, dans le stade). Pour cette reconstitution, Claude fait appel à des vrais soldats déjà condamnés à mort pour désobéissance (ou tout ce qui peut être inclus dans le terme « insubordination ») plutôt qu’à des figurants pour toucher au plus près la vérité historique. Bref. Ce n’était rien d’autre qu’un moyen original d’effectuer une exécution publique. L’adresse de ses soldats déchus à l’encontre de Claude n’a donc rien d’original.

Ce qui l’est plus c’est l’incident qui suivit, s’adressant à lui les ex-soldats lui demandèrent grâce avant le combat, et Claude répondit : aut non : « ou bien non, peut-être pas ». Les condamnés ne combattirent que plusieurs heures après cet incident, refusant le combat et ne cédèrent qu’aux injonctions de Claude qui les menaça des pires maux dans cette vie et dans l’autre.

Aue, Caesar, morituri… C’était dit.

La formule est donc vraie, mais elle n’est qu’un épisode historique et non une généralité comme le rapporte la légende urbaine.

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